La carafe Ricard prend de la bouteille. Les designers
Garouste et Bonetti lui ont donné des formes rondes.
Que
l'été ait commencé n'aura échappé à personne. La mer, le soleil,
l'ennui et le pastaga. Depuis juin, on le noie d'une eau claire
déversée de la nouvelle carafe aux armes du petit jaune. Dessinée rien
moins que par Garouste et Bonetti. Les designers, après le style
«barbare» des années 80, les cristalleries Daum, les faïenceries de
Gien, les boutiques Christian Lacroix ou le packaging chez Nina Ricci,
s'attaquent à rafraîchir la célébrissime carafe du non moins célèbre
Ricard, qui n'en est pas à son premier lifting. Cette fois, elle s'est
nettement arrondie, version gourde, s'est habillée de verre épais
extra-blanc, dont les deux côtés sont gravés de soleils en relief; le
goulot est marqué du blason Ricard en jaune et bleu. Ce n'est pas tant
qu'elle soit sublime, mais c'est elle qu'on verra cet été, autant s'y
habituer de suite. Tirée pour la première série à 50.000 exemplaires,
la Garouste et Bonetti ne se trouve dans les débits de boissons, en
vente libre et en «coffret prestige». Les chineurs et les
collectionneurs fous le savent: avant la gourde de Garouste et Bonetti,
il n'y a eu que trois modèles de carafes. 
Paul
Ricard, fils d'un marchand de vins, invente sa potion magique en 1932.
Deux ans plus tard, il décide d'y adjoindre l'objet publicitaire
indispensable à la dilution de son spiritueux: une carafe en verre,
évasée vers le bas, dont le verre est gravé en relief d'un «Anis
Ricard» descriptif d'une boisson nouvelle. L'ancêtre est aujourd'hui
difficile à trouver, sinon sur les étagères de vieux troquets du sud de
la France à la Corse. Elle régnera vingt ans sur les tables, jusqu'à
l'après-guerre. Les années 50 lui donnent une allure plus décidée, plus
nerveuse, lui affinent le goulot et lui collent l'étiquette Ricard en
gros. «Anis» a été gommé, tout le monde a sans doute compris quels
arômes a le Ricard. Les étiquettes valsent un peu, pour se mettre de
travers en 1958 et se rasseoir posément, bien droites, bien nettes en
1965. Mais c'est en 1967 qu'apparaît la carafe qui arrosera le petit
jaune pendant près de trente ans, avant la révolution Garouste et
Bonetti: changement radical, elle se fait presque masculine, oubliant
ses formes arrondies. Un côté bien droit, l'autre penché, coulant vers
le goulot comme pour inciter à s'en remettre un. Le nom de la marque se
fait plus modeste, le goulot s'allonge, et entre 1976 et 1978, on
précise, «anisette liqueur» et «anisette». Les trois feront une
carrière internationale, tout comme le spiritueux le plus consommé en
France et la boisson anisée la plus vendue dans le monde. C'est
d'ailleurs un peu de leur faute, à ces carafes, si le broc Ricard se
fait rare sur les tables. Pourtant, c'était la création de Paul Ricard
soi-même, venu un beau jour de 1935 dans une petite société d'Aubagne
avec un dessin de broc à eau conçu pour arroser le Ricard. Le bec est
étudié pour retenir les glaçons, car le glaçon «casse» le pastis. Et le
même bec permet l'écoulement de l'eau fraîche. Surtout, demande Paul
Ricard, il faut que la matière retienne la fraîcheur: le grès gagne
contre la faïence. Quant à la couleur qui a contribué à sa renommée, un
jaune orangé foncé, il est dû à une erreur de cuisson qui enchante Paul
Ricard. Le broc est toujours fabriqué chez les établissements Revol,
dans la Drôme, mais en quantité moindre qu'à ses heures de gloire.
Trouvé sur le site de "Libération"
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